Fabe – Befa surprend ses frères

Je n'aime pas La Joconde, je la trouve moche

1995, Unik Records/Shaman

Fabe en a fini avec nous. Et de manière définitive, ça ne fait aucun doute. D’ailleurs, s’il lisait ça, il se dirait probablement « mais qu’est-ce que c’est que ce type qui, en 2012, perd son temps à écrire sur Fabe alors que Fabe a disparu -littéralement- du circuit depuis douze ans ? ». Et il n’aurait pas tort. Mais j’aurais quand même envie de lui répondre qu’un rappeur qui prend sa retraite sans faire de come-back dispose à lui seul de suffisamment de crédit pour bien mériter quelques lignes sur un blog consacré au rap. Qu’il s’agisse de Fabe ne peut, au pire, que compliquer l’écriture de ces lignes. Mais aussi peut-être leur donner, derrière leur anachronisme presque trop évident, un semblant d’intérêt.

Quand il débarque dans le rap au début des années 90, Fabe fait figure d’ovni. S’il a tout de même des idées assez proches de celles d’IAM, il ne ressemble à rien de ce que la scène – surtout parisienne – proposait alors. Politisé, mais pas comme Assassin. Street, mais pas comme le Ministère. Revendicatif, mais pas comme les Nique Ta Mère. Ce n’est pas pour rien qu’il rappe seul (même s’il intègre en 1994 le collectif du Complot des Bas Fonds avec entre autres Sléo, Koma et Lady Laistee) à une époque où le genre ne compte encore que très peu d’individualités : Fabe a des convictions qui lui sont propres, et il s’y tient. Pas d’accord avec ce que dépeint Kassovitz dans La Haine, il fera par exemple partie des rares à refuser de participer au disque des musiques inspirées du film. Avec une ténacité déjà marquée, il ne fera qu’accentuer ce côté idéaliste : Befa n’est pas un passionné de rap, il est un passionné du vecteur qu’il représente. Et il ira illico disser le meilleur MC du monde s’il n’est pas d’accord avec ses propos. Qu’il finisse par appartenir à un groupe en formant en 1997 la Scred Connexion n’y changera rien : il demeure un artiste solo.

Et ce premier album paru en 1995, avec ses zéro invités, ne manquait pas de le rappeler. Paradoxalement, Befa surpend ses frères est le disque le plus rafraichissant de la discographie du rappeur. Produits par DJ Stofkry, les beats sont enjoués et bondissants, enlevés par le flow véloce et léger d’un Fabe particulièrement en verve. A tel point qu’il existe un réel contraste entre les propos et leur mise en forme. Déjà politisées (comme le montre un dialogue samplé – pas très habilement – du JFK d’Oliver Stone) et engagées, les paroles de Fabe n’en sont pas moins débitées avec un entrain impressionnant, presque communicatif, loin du ton posé et des spoken words de ses dernières apparitions. Seuls ‘La raison’ et ‘Aucune solution’ semblent annoncer le sérieux de ses prochains opus.

« Mon kiffe à moi c’est le plaisir de définir ce qui pour moi est à détruire afin d’en finir avec les mauvais délires du hip hop« 

En gros, « c’est un jeu d’enfant » et Fabe s’amuse bien en rappant à voix haute tout ce qui l’exaspère, d’où l’opposition marquée entre le fond et la forme (qui ne manquera pas de disparaitre dès son second album… Le fond et la forme). Le morceau éponyme, ‘Je n’aime pas‘, ‘Voici mon avis’ et quelques autres aux sarcasmes bien sentis sont à cet effet. Comme s’il se soulageait les méninges après une trop longue période de frustration intellectuelle. Au point d’en faire parfois un peu trop, quitte à passer du rien au tout et du tout au rien en l’espace de quelques associations un peu faciles (« Je n’aime pas la mer, le sel me pique, les requins m’effraient, j’ai peur des requins parisiens qui m’entourent ici« ). Des maladresses il y en a, même si la plupart sont bien camouflées par le flow fugace et emprunt d’ironie. Des morceaux anecdotiques aussi (‘Joe la monnaie’ et ‘Fais moi du vent’ ont beau être marrants, ils en font un peu trop dans leurs registres respectifs). Mais il y a surtout ‘Ca fait partie de mon passé’, sans problème le meilleur morceau de l’album, précurseur des titres les plus personnels – son meilleur registre – de Fabe qui seront l’ossature du très célébré Détournement de son…

A la vue de la courte mais riche discographie de cette icône du rap français, Befa surprend ses frères ne représente qu’un inégal coup d’essai. Pris pour lui même, il est un plaisant petit vent de fraicheur, fantaisiste mais pas non plus inconsistant, au parfum old school étrangement agréable.

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