Le rap français en 30 albums majeurs : 1ère partie (1991-1995)

Quand on veut découvrir le rap américain, ou quand on s’y connait déjà bien mais qu’on est à la recherche du classique oublié à côté duquel on est malencontreusement passé, trouver des récapitulatifs d’albums à retenir n’est pas un problème. Depuis la liste des 100 meilleurs albums de rap du magazine The Source jusqu’à celle des 150 de Sylvain Bertot (qui certes ne se limite pas au rap américain, majoritaire à 95%) en passant par les listes annuelles de l’Ego Trip’s Book of Rap Lists et celles de sites comme Rapabout.com, il y a de quoi faire un très large tour d’horizon. Ce n’est malheureusement plus le cas lorsque l’on parle de rap français. Et pourtant, les emcees hexagonaux aussi sont capables de livrer de vrais bons disques.

De 1991 à aujourd’hui, voici donc une sélection de 30 albums majeurs, considérés comme tels pour leur qualité intrinsèque ou la façon dont ils ont changé les choses.

Une seule règle : la sélection se limite à un disque par groupe ou artiste solo, afin d’offrir le plus large éventail possible. Dans le but d’éviter les injustices, d’autres albums fortement recommandés et qui auraient pu avoir leur place dans cette sélection sont indiqués pour chaque artiste.

Pour plus lisibilité cette liste sera divisée en trois parties : les périodes 1991-1995, 1996-2000 et 2001 à aujourd’hui.

 

  Qui sème le vent récolte le tempo – MC Solaar (1991)

« Il y a eu les oscars, il y a eu les césars, pour les très bons rappeurs je crois que je donnerai des solaars ». Aujourd’hui boudé par le public rap français qui ne voit plus en lui  qu’un chanteur de plus aux Restos du Coeur, MC Solaar est pourtant l’un des cinq piliers du rap français qui a donné au genre ses lettres de noblesse au début des années 90’s. Et force est de constater que 20 ans après, ce premier album est d’une force et d’une fraîcheur tout à fait intactes, dues notamment au flow très maitrisé du rappeur et à son écriture d’une rare qualité qui lui a longtemps valu d’être taxé à tort et à travers de poète et de « rappeur pédant plus intelligent que les autres ». Porté par les arrangements jazzy d’un Jimmy Jay au sommet, Claude M’Barali, au milieu d’un panel de très bons morceaux tantôt dénonciateurs, drôles, egotrips ou revendicatifs, délivre deux titres à présent passés à la postérité : l’entêtant et hilarant ‘Bouge de là’ et le touchant et sublime ‘Caroline’.

Autres disques majeurs : Prose Combat (1994)

 

  Ombre est Lumière – IAM (1993)

Que Iam ait eu les couilles de sortir un double album de 40 titres – le premier du hip-hop, trois ans avant Tupac et All Eyez On Me – est déjà en soit exceptionnel. Qu’aucun morceau sur les 40 ne soit à jeter est proprement incroyable. Mais que l’album arrive à être aussi varié tout en restant cohérent, c’est démentiel. On trouve dans Ombre est lumière des morceaux parmi les plus drôles (‘Harley Davidson’, ‘Les je veux être’, ‘Attentat II’, sans parler des interludes), les plus épiques (‘Cosmos’ qui fait partie de ce genre de morceaux dont seul Iam a le secret, ‘Le soldat’ à l’ambiance guerrière retranscrite à la perfection) et les plus touchants (‘Une femme seule’ qui jouit d’une chute vertigineuse, ‘Le sachet blanc’) du rap français. Avec cette capacité à capter différentes ambiances et à les mouler dans un édifice musical pour l’époque proprement grandiose, les marseillais font de cet album leur projet le plus fou et le plus marquant, à défaut d’avoir la finition sans faille et les morceaux transgénérationnels de leur disque suivant.

Autres disques majeurs : …De la planète Mars (1991) ; L’école du micro d’argent (1997)

 

  95200 – Ministère AMER (1994)

D’une manière générale, le hip hop français des années 90’s a toujours pris pour modèle musical et textuel le rap de la grosse pomme. Passi et Stomy font exception à la règle et se veulent, à l’image de ‘Cours plus vite que les balles’ qui n’est pas sans rappeler un certain ‘100 miles & runnin’, la version française d’un rap gangsta à la N.W.A. Aujourd’hui encore, peu de disques peuvent se targuer d’être aussi hardcore, tant dans la forme (des instrumentaux énervés très rock) que dans le fond (les rates qui remplacent les biatchs, Stomy et ses pulsions meurtrières, les flics qui en prennent pour leur grade). Alors bien sûr, le ton n’est pas exactement aussi radical que de l’autre côté de l’Atlantique, mais la réalité décrite est brut de décoffrage, et les mots sont crus. Il suffit d’écouter ‘Brigitte Femme 2…’, remarquable contre-pied à un premier morceau qui leur a valu quelques problèmes, ou le grandiose ‘Un été à la cité’, et son interlude d’une violence rare. Un album réellement démentiel dans la force de son impact.

Autres disques majeurs : Pourquoi tant de haine (1992)

 

  Paris sous les bombes – Suprême NTM (1995)

Après un deuxième opus en tous points excellent et avant un dernier jet inégal, Paris sous les bombes est l’album le plus abouti du groupe. Disque enfumé du début à la fin, il distille une ambiance vaporeuse sur des instrumentaux très smooth chargés de soul et de funk (‘Come again’, ‘Le rêve’, le tubesque ‘La fièvre’) ou parfois plus gras comme c’est le cas sur le morceau titre rendant hommage aux graffeurs. Une impression renforcée par les flows de Joey et Kool Shen, ici à leur apogée. Jouant de leur respiration, semblant parfois rapper dans un souffle, à la limite du murmure sur certains morceaux, ils livrent une performance formelle remarquable et laissent imaginer un enregistrement dans des conditions proches de ce qui est décrit dans ‘Pass pass le oinj’. Ce qui n’empêche pas la qualité textuelle d’être, une fois n’est pas coutume, encore de la partie. Il suffit d’écouter des morceaux comme le nostalgique ‘Tout n’est pas si facile’ ou l’impressionnant ‘Est-ce la vie ou moi ?’ pour s’en laisser convaincre.

Autres disques majeurs : Authentik (1991) ; 1993… J’appuie sur la gâchette (1993) ; Suprême NTM (1998)

 

  L’homicide volontaire – Assassin (1995)

Rockin’ Squat est sans aucun doute le mc le plus engagé que le rap français a connu. Dans sa façon de brasser large les thématiques du groupe, cet album en est le plus représentatif : éducation, drogue, corruption, guerres, inégalités géo-politiques, statut des femmes, théorie du complot… Fort d’une production phénoménale assurée par Doctor L et Squat lui-même qui n’est pas sans rappeler par instants certains morceaux de Public Enemy, le disque ne vaut pas tant par l’écriture parfois simpliste du rappeur que par son flow d’une habileté et d’une puissance rare. On pourra arguer que l’on se contente souvent de « subir » une description de différents états de faits sans que la réflexion n’aille réellement plus loin. Ce n’est pas toujours vrai (par exemple sur ‘Légal ou illégal’, très inspiré du ‘Illegal business’ de BDP) mais quand c’est le cas, c’est suffisamment bien fait (‘Shoota Babylone’, ‘Guerre Nord-Sud’) pour faire de cet album un véritable brûlot, aux braises encore incandescentes aujourd’hui.

Autres disques majeurs : Le futur que nous réserve t-il ? (1992)

 

  La Haine – musiques inspirées du film (1995)

A ne pas confondre avec la Bande Originale, cet album regroupant les musiques inspirées de cet excellent film qu’est La Haine n’est rien de moins que la meilleure compilation de l’histoire du rap français. Il fait le lien entre les déjà vieux de la veille (Iam, Ministère AMER, Assassin, Solaar) et la nouvelle école (La Cliqua, Les Sages Poètes de la rue, Expression Direkt) tout en apportant par petites touches une ambiance ragga (Raggasonic), parfois teintée de rn’b (FFF, Sens Unik). Mais par dessus tout, la force du disque est de laisser libre cours à l’imagination de chacun, qui livre sa propre interprétation du film, toujours sous un angle très cinématographique. Une ligne directrice qui fait de ce disque bien plus qu’une simple compilation, un véritable album à part entière et à la construction exemplaire. On retiendra notamment le morceau encore une fois polémique de Stomy et Passi ‘Sacrifice de poulet’, le remarquablement interprété ‘Bon baisers du poste’ des Sages Po, et le génial et halluciné ‘Requiem’ des deux chefs de file de La Cliqua que sont Rocca et Daddy Lord C.

  Métèque et Mat – Akhenaton (1995)

Les prémices de Métèque et Mat étaient présents dès Ombre est Lumière. Déjà sur son superbe solo ‘Où sont les roses’, Akh faisait part de son histoire et de ses racines italiennes. Elles occupent une large part de ce premier album solo exceptionnel, aux 361° thématiques inouïs. Story-teller surdoué (‘La Cosca’, ‘Un brin de haine’), humoriste qui se rit des autres autant que de lui-même (‘Eclater un type des Assedic’, ‘Je suis peut-être’), véritable chantre (les sublimes ‘Au fin fond d’une contrée’ et ‘Prométhée’) ou monstre d’introspection (‘Dirigé vers l’Est’, le monumental ‘Je combats avec mes démons’), le leader d’Iam se dévoile sous toutes ses facettes et livre un album varié qui pourtant reste d’une cohérence sans failles malgré cette alternance de tonalités. Produit d’une main de maître, d’une musicalité exemplaire, Métèque et Mat est de ces rares disques à la longueur certaine mais ne lassant jamais et ne souffrant d’aucun défaut. Assurément une pièce maîtresse, probablement la meilleure définition que l’on puisse trouver dans le rap français de ce qu’est un véritable album solo.

Autres disques majeurs : Sol Invictus (2001)

  Conçu pour durer – La Cliqua (1995)

Avec le label Time Bomb, le label Arsenal a symbolisé le renouveau du rap français, après cinq années de domination sans faille par les cinq piliers Iam, Ntm, Solaar, Assassin et le Ministère Amer. Seul disque de La Cliqua au complet puisque Kohndo et Egosyst quitteront le groupe avant la sortie en 1999 d’un album éponyme moins marquant que cet EP, Conçu pour durer est l’équivalent français de Enta Da Stage : une douille encore fumante qui tombe sur le bitume. Inspiré par les rappeurs du Boot Camp Click ou encore par Jeru the Damaja comme l’atteste le sensationnel solo de Rocca ‘Comme une sarbacane’, le groupe de La Fourche fait dans le hardcore consciencieux et l’egotrip pur. Depuis l’entrée en matière avec ‘Tué dans la rue’ et son instrumental jazzy qui fait état de la réalité de la rue et de ses aberrations, jusqu’au final en apothéose sur un morceau boom bap à souhait laissant la part belle à plusieurs phases d’anthologie, jamais un disque n’aura aussi bien porté son titre.

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Comments
2 Responses to “Le rap français en 30 albums majeurs : 1ère partie (1991-1995)”
  1. Yacine dit :

    Merci de ne pas avoir oublié le grand 95200.

  2. Olivier dit :

    1991 : NTM – Authentik
    Avec la compil Rapattitude, c’est la base du rap français.

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